Ouvrage ayant trait à l'actualité.

Sujet : réflexions sur un temps qui n'est pas que le mien.

Un écrivain peut-il écrire sur l'histoire avec un grand H ?
Dans un poème ? Dans un roman ? Dans une nouvelle ? Dans son théâtre ? Avec sa vie ?
Et sans faire aussi un peu de géographie ?


Le premier jour de son service militaire, Philippe de Boissy a commencé un journal : 53/75 - Journal d'une classe.
Revenu à la vie civile, le journal prendra le titre Journal d'un idiot.
Il obtiendra le Prix du Journal Intime.

Changement : le livre devient Journal Inutile. Il s'arrête en décembre 2007.
Le bas de l'escalier prend la suite. Le tome 1 est fini. Le tome 2 et 3 aussi.
Le choix des photos, des dessins, des illustrations est en cours.
Comme le tome 4.
Ça parle de la guerre, de la paix, des élections, de la politique, de la religion, de l'argent (Roi), de grèves, de " l'information ", de la vie au quotidien ici et ailleurs.

(Texte du 17 janvier 2008)

Je suis content. J'ai vécu 75 ans pour savoir enfin le prix d'un oiseau de mer.
Personne ne savait. Pas un breton ne savait. On savait une chose, un oiseau n'est pas, en mer, en montagne où à la campagne, une part de marché.

Aujourd'hui, 17 janvier 2008, un oiseau de mer vaut soixante dix euros. S'il est mort bien sûr. Inutilisable. Pas beau. Très laid même. Affreux à voir même. Pas rentable. Imprégné de pétrole. Même pas du bon. Le plus boueux qui soit. Bien toxique. Faute à personne.

Cent soixante mille oiseaux de mer multiplié par 70, ça fait combien ? Soyez modernes, mes amis. Faites le compte. Ajoutez les cent cinquante mille qu'on n'a pas vu mourir, qu'on n'a pas sauvés des eaux. Et refaites le compte. Ajoutez ceux des autres mers, de la Côte d'Azur, même. Faites le compte, vous n'y arriverez jamais. Mais pour un oiseau de mer c'est soixante dix.

En Isère ça ne nous gène pas. Nous on a les aigrettes ici, en ce moment. La petite et la grande. Sans mazout ! Vous vous rendez compte, elles sont blanches !

Soixante dix euros c'est une base de calcul. Ça fait du bien. Merci volontaires de la mer et de tous les paysages du monde qui avez poussé à la pelle la merde du monde et de l'argent du monde, dans des trous ou des camions bennes.

Un jour, si nous nous battons bien, nous saurons le prix d'un homme, d'un bonhomme, qui sème, qui récolte, qui nourrit les autres, non pas avec de la graine qui cote à Wall street et qui ne lui appartient pas, mais avec du grain à lui.

Un jour, on saura le prix d'un paysan sur le marché. Un bien debout. Avec ses dents. Une bonne mine. Un costaud. Qui brasse des hectares. On saura la mise à prix. On est tous des oiseaux de mer.

Extraits du Bas de l'escalier

"- Ne tombe pas dans le lac de la politique, Lamartine est plus connu encore pour cette flaque d'eau que pour ses élans révolutionnaires.

- Delacroix a peint un peuple en révolution. Il en a connu deux : 1830, 1848. Sa toile est restée célèbre.

- Tu n'es ni Delacroix, ni Lamartine, ni Chopin, c'est toi le bas de l'escalier ?

L'avocat du diable

Le bas de l’escalier en est au tome IV. Le tome V serait un ouvrage littéraire, « Quinze Portraits du même », écrit dans le style et l’esprit d’un auteur du siècle des lumières.

A propos du bas de l'escalier que l'auteur a commencé le jour de l'élection de Nicolas Sarkozy, ce petit rappel d'une « chronique sur un temps qui n'est pas que le mien » :


… Je n’écris pas un portrait, ou douze, du Président. Je note chaque jour, dans l’inconfort d’une malvoyance, et d’un bas de l’escalier qui n’est pas en velours, ce qui arrive dans la société où je vis, qui m’en informe, ou que j’observe. Cela fait bien des pages. Déjà quelques volumes. Je peux noter un jour qu’un homme de trente cinq ans est mort de froid à Montélimar, un autre jour, dans une voiture ; que la crise financière internationale, qui ne serait en rien politique, est en train de nous guérir tous de nos erreurs personnelles ; que rien, demain ne sera comme hier, grâce à l’organisation quotidienne d’une rupture qui ne sera en rien comparable à l’ancien, bien sûr…
Ce journal est ponctué de citations de philosophes, ou de chercheurs, ou « d’hommes célèbres », prises dans un quotidien du matin, l’Humanité, qui s’honore de publier ainsi chaque jour des pages sur le théâtre, la danse, l’opéra ou la littérature. Je pense ainsi chaque jour avec un autre, Montesquieu, Pascal, Camus, Hugo ou Jean Jaurès, et c’est un réconfort que de lire ceux qui furent tant appréciés par d’autres…

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Il y a quelques semaines, on pouvait voir à la télévision, au journal, des êtres humains pétrir de la terre, en faire des galettes, avec un petit bord pour les manger, et même tenter de les vendre à plus affamés qu’eux. La terre, rebaptisée argile, pour paraître plus comestible, s’est  soulevée sous les pieds de ces gens là, qui nous regardaient dans le film. Et ils ont disparu, avalés sous leurs cabanes, leurs maisons bâties avec des marchands de sable. Petit matin au vingt et unième siècle. J’entends parler d’Haïti, la perle des Caraïbes, que je connais surtout par son histoire, Toussaint Louverture, et ses peintres d’aujourd’hui qui peignent la vie avec des couleurs telles qu’elle finit par exister.

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Pas d’eau sous les pierres. Rien à manger. La nuit sur pas d’électricité. Le ciel tombé sur pas d’avions. Toutes les radios du monde qui partent ailleurs dans le silence dans le calme d’une aube où tout va presque bien. On parle du pays le plus pauvre du monde mille fois de suite. J’entends cela depuis que j’ai vingt ans. Qui a encore vingt ans ce matin dans la grande île ? J’entends dire de cette île où l’on parle un français plus beau que le nôtre que la pauvreté y est presque éternelle sur cette terre « sanctifiée » par le malheur, façon de dire que personne n’y est pour rien, que ce n’est même pas notre faute, ni celle d’un dieu qui va redire à l’un et à l’autre lève-toi et marche. Mais ils sont sous les mots, les ensevelis. Depuis Papa Doc, Monsieur Duvalier, la prêtrise des tontons macoutes qui faisaient régner l’ordre sur zone, comme on dit, autour d’un Palais admirable par terre ce matin, vont revenir avec des pelleteuses de nouveaux anges qui protégeaient déjà Papa Doc.

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La famine ! Il existait voici quelques années une sorte de cochon nommé porc noir qui trottait autour de toutes les mares de villages et de maisons et sauvait les uns et les autres de la famine. Une pression exercée sur le Palais, avec deux ou trois millions de dollars, a obtenu qu’on remplace le cochon noir par un cochon rose, vendu bien sûr avec bénéfices au Ministre de ça pour améliorer la santé de tous. La providence quoi. Les petits oiseaux d’Haïti n’ont plus de cochons noirs ni de riz d’Haïti pour pâture. A quoi bon cultiver du riz, le récolter, quand on est pauvre, et qu’un amical voisin peut vous en vendre du plus blanc, et prêter même l’argent qui va servir au début de la vente ? J’ai appris ça quand j’avais vingt ans.

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Le gouvernement d’Haïti est paraît-il absent de cet effondrement. C’est faux. Je viens d’entendre le Président chassé du Palais par ses propres cailloux, annoncer à son peuple devant quelques micros qu’il était aussi démuni et privé de tout que ceux qui erraient dans les rues. C’est du Shakespeare. Une pièce de Hugo, en français, bien sûr, que l’on joue là-bas, loin de mon escalier, en tissant les premières ficelles des pancartes au bout desquelles des peines venues d’ailleurs vont se passer peut-être dans un nouveau décor.

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Ici, chez nous, on avait pu entendre le ministre des Finances Madame Lagarde, annoncer au Sénat qu’il n’était pas question que le nouveau patron d’EDF cumule quelque argent que ce soit avec l’ancien patron de Veolia, qui n’est que le même. « Le patron d’EDF Monsieur Proglio donnera 100 % de son temps à EDF et le reste à VEOLIA. » Elle l’a dit à la représentation Nationale j’en suis sûr, j’y jetais un œil.

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Extraits – mai 2008 :

Raymond Poincaré, Paul Deschanel, Albert Lebrun, Georges Clémenceau sont les premiers hommes politiques dont j’ai entendu parler à la maison. J’y ajouterai Pie XI, Pie XII, curés Maréchaux, vus de loin, dans leurs habits étranges. La politique et la religion faisaient parfois l’objet d’échanges de conversations à table, où nous n’avions pas le droit de prendre la parole sans permission.

Ma collection s’enrichira pendant la guerre de 1939, 40, 45, de noms qui avaient le pouvoir de mettre mon grand-père dans des colères subites, quelque peu vocales. Il écoutait Adolph Hitler à la radio, l’oreille sur le poste TSF. Ça grésillait. Je n’y comprenais rien, c’était de l’allemand. Grand-père, à l’écoute, tendait les muscles de ses mâchoires jusqu’aux oreilles. Il serrait les dents. J’en suis sûr car devant la glace de l’armoire de la chambre de mes parents, je m’exerçais avec succès, à cette pratique. Après Adolph, il jurait d’un seul coup, et grand-mère lui disait Armand ! C’était un vrai juron, mais en allemand. Il était alsacien. Quand il écoutait Mussolini, une langue chantante, pas méchante, mais qui perdait son sens quand elle vociférait, il lâchait une série de jurons, en italien, en allemand, et en français.

J’étais toujours là quand il écoutait les informations, dans la salle à manger, 10 rue d’Alger à Toulon. J’étais là exprès. Il se passait dans le monde des choses qui bouleversaient grand-père. Qui le poussaient à crier des mots, d’un coup, qui étaient des gros mots. Tout son corps en était secoué ; il était là, penché sur le poste, avec la dureté d’un ressort qui se détend tout d’un coup, sans le casser. Je suivais à mon insu, avec cet officier de marine, mes premiers cours d’instruction civique, de sensibilisation à la politique, de réactions physiques à ce qui nous arrive.

J’ai découvert Paul Reynaud, Daladier, Darlan, Laval, Pétain, de Gaulle, Giraud, Weygaud, dans une foulée douloureuse. On parlait aussi de Chamberlain. J’aurais aimé m’appeler Chamberlain. Je trouvais cela joli. Mais grand-père tapait du poing sur la table après certains patronymes, dont celui de Chamberlain.

J’apprenais donc à évaluer la valeur des hommes politiques qui nous protégeaient tous. J’entrais au petit séminaire de la vie sociale. C’est un grand garçon que je croisai sur ma route Vincent Auriol, et le barrage de Génissiat, encore de Gaulle et Pétain (chef d’Etat), Mitterrand, Chirac, Giscard d’Estaing, Pompidou, Coty, de Gaulle et puis tout d’un coup, Nicolas Sarkozy. Je ne pouvais imaginer, en 2007, que son élection allait modifier à un tel point la vie de l’homme que j’étais devenu.

Jamais je ne me suis senti aussi embarrassé dès le petit déjeuner par l’immanence de ce Président. Il n’était pas plus fort que les autres. Il était, dès huit heures, et même avant, dans la cuisine. Il était la veille au soir, dans notre télé. Il était à Vesoul, moi aussi. A Toulon. Grand-père était mort. J’y étais deux fois. Il était dans ma retraite ; Dans les conversations. On ne conversait pas. On disait déjà Sarko. Il était en permanence en train de nous dire, à la maison, en voiture, au travail, en vacances, une seule phrase : je vais vous dire quelque chose. On prenait l’habitude d’attendre. Il disait une chose, et nous demandait en même temps si on savait. Et du coup, on savait qu’on ne savait pas. Et on attendait d’en savoir plus. Et de minute en minute, entre Lille et Marseille, l’Afrique et l’Asie, Moscou et Washington, Londres et Johannesburg, on attendait. On le guettait presque, même au cinéma.

Je n’avais jamais vécu cela. Parfois, je faisais bouger mes joues, en serrant les dents, comme grand-père. Je m’arrachais de la télé en trouant le vide alentour d’un vrai gros mot. Grand-mère était morte. Mais un petit-fils de cinq ans me rappelait à l’ordre. Tu as dit un gros mot. C’était vrai. Je venais de commencer le chapitre du « Bas de l’escalier ». Je n’aurais jamais pensé qu’il y aurait un tome deux, plus quotidien, moins sentencieux. Ecrire des réflexions, c’est en effet une sorte de savoir. Mais chaque jour le Président avait autre chose à me dire, presque de force. J’ai ramassé mon stylo pour protéger ce que je suis d’une sorte d’envahisseur, dont la philosophie se réduit, après la mort du père, à se comporter comme lui.

Philippe de Boissy

Y aura-t-il une suite ? L'auteur voudrait conduire son train jusqu'à la fin d'un règne de six ans. Mais s'il rêvait, passés six ans, de nous dire autre chose ?

L'avocat du diable